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Histoire
Les premières lunettes datent de cinquante ans ? Un siècle ? Plusieurs siècles ? Vaste question, on vous l'accorde.
Des lunettes sous l'Antiquité ?
Les lunettes que vous portez pour lire cet article sont évidemment récentes. Elles sont le fruit de l’évolution de différents procédés nés au fil des siècles. Avant d’inventer les lunettes, les hommes se sont d'abord intéressés aux problèmes visuels. On sait que l'ophtalmologie et les troubles de la vision faisaient partie des disciplines pratiquées par les Romains, voire les Egyptiens. On a retrouvé des prothèses oculaires datant de 4000 ans !
Les grands philosophes ont bien sûr apporté leur pierre à l'édifice : Aristote a évoqué la myopie et la presbytie dans “Problemata”, Euclide a étudié le pouvoir optique de plusieurs objets et Sénèque a expliqué comment la taille des caractères peut être grossie à l'aide de globes remplis d'eau. C’est finalement le scientifique arabe Alhazen qui a dressé la première liste des différentes formes de lentilles et de leur faculté grossissante dans “Opticae Thesaurus”, aux environs de l'année 1000.
S'appuyant sur ces connaissances, certains, comme les moines copistes, dont la vue était particulièrement importante dans la vie quotidienne, façonnent des "pierres de lecture", à travers lesquelles ils peuvent plus aisément lire les manuscrits. Ces pierres de lecture restent cependant marginales et l’on a alors plus l'habitude d'utiliser des collyres ou des pommades pour corriger les troubles visuels. Il est en tout cas inconcevable de porter des verres devant les yeux pour mieux voir !
Anglaises ou italiennes ?
Au XIIIe siècle, Roger Bacon, philosophe et scientifique anglais, s'appuie sur les travaux d'Alhazen et continue les expérimentations de la vision à travers le verre et le cristal de roche. Certains historiens lui accordent la paternité des lunettes, avec l'idée d'intégrer deux verres dans des cercles de bois reliés par un clou. Selon d'autres sources, l'inventeur des premières lunettes est beaucoup plus difficile à connaître. On sait seulement que de nombreuses lunettes font leur apparition en Italie à la fin du siècle. Sandro di Popozo détaille d’ailleurs dans son “Traité de conduite de la famille” le confort apporté par ses lunettes. Alessandro Spina, dominicain italien dont la priorité est d'aider les autres, fabrique également des lunettes qu'il donnait aux plus démunis, savoir-faire qu’il aurait acquis d’un inconnu…
Malgré leur utilité indéniable, les lunettes restent avant tout destinées aux personnes âgées. Avec Gutenberg et l'imprimerie, la lecture se démocratise et les lunettes deviennent indispensables pour certains. Ces “appareils” n’ont alors rien à voir avec les lunettes que nous utilisons aujourd’hui : il ne s'agit que d'un verre fixé devant l'œil, puis de deux verres joints par un clou, d'où le nom de besicles clouantes.
Progressivement, la perception change : elles deviennent un signe d'érudition pour ceux qui les ont sur le nez et on les retrouve sur les portraits des plus aisés.
La lentille – terme utilisé à l’époque – était initialement réalisée en béryl ou en quartz. A partir de 1300, on leur préfère le verre de Venise (Murano), pour ses qualités optiques. On maîtrise alors les verres biconvexes pour les presbytes, les concaves pour les myopes, mais rien pour les hypermétropes ou les astigmates…
Enfin les montures !
Johannes Kepler établit au début du XVIIe siècle la dioptrique que nous utilisons encore aujourd'hui. Il étudie précisément la composition des rayons lumineux et la réfraction. Thomas Young dévoile quant à lui tous les secrets de l'astigmatisme à partir de 1807. Louis Emile Javal invente par la suite l'appareil de mesure de l'astigmatisme, auquel il donne d’ailleurs son nom.
Les lunettes sont ainsi de plus en plus efficaces au niveau visuel, mais le confort reste sommaire, même si le catalogue de possibilités s'agrandit. Au XVIIIe siècle, le face-à-main était très prisé : il s'agissait de verres joints munis d'une tige pour les porter devant les yeux. À partir du XIXe siècle, il sera fortement concurrencé par l'arrivée du monocle, un verre que l'on maintenait sous l'arcade de l'œil, ou du pince-nez, un binocle tenu par un ressort sur le nez. Le véritable tournant sera marqué en 1728 avec l'arrivée des montures : un opticien a l'idée d'ajouter des branches latérales maintenues par un système de pression sur les tempes. On respire bien mieux qu'avec le pince-nez mais le port prolongé provoque des maux de tête ! Il faudra encore attendre une trentaine d'années pour qu'un Anglais ajoute des articulations et rallonge les branches pour les faire passer derrière les oreilles. Enfin, en 1796, Pierre-Hyacinthe Caseaux, maître cloutier basé à Morez, réalise ses premières besicles en remplaçant le clou central par un fil de fer qui encercle également les verres de la lunette.
Les lunettes remportent un énorme succès en Europe. En Angleterre, les dandies portent fièrement le monocle. En Espagne, elles sont un signe extérieur de richesse, la taille des verres lui étant proportionnelle. En France, elles sont au contraire perçues comme le signe du vieillissement de la personne et la diminution de ses facultés sensorielles. On hésite donc à les porter en public pour éviter d'entendre le dicton populaire de l'époque "Bonjour lunettes, adieu fillettes".
La France, centre mondial de la lunette
Malgré le choix croissant d'équipements optiques, les lunettes restent encore chères et sont donc principalement utilisées par les tranches les plus riches de la population. Leur démocratisation est accélérée dans l'Hexagone par l'implantation de nombreuses sociétés dans les bassins de Morez et d'Oyonnax.
Quelques années après l'invention de Pierre-Hyacinthe Caseaux, le bassin de Morez, dans le Jura, se spécialise dans la lunetterie. La progression est fulgurante : 720 000 paires sont réalisées chaque année vers 1850, pour atteindre le chiffre d'environ 11 millions en 1888 ! Pour se différencier, les lunetiers accordent une place très importante à la création et à l'innovation pour répondre aux exigences de confort et d'esthétisme des clients. Les célèbres lunettes “fils” voient le jour et connaissent un succès immédiat.
Comme dans tous les secteurs de l'industrie, la Seconde Guerre mondiale bouscule l'activité de la lunetterie. Le renouveau est marqué par l'arrivée du plastique et de ses nombreuses possibilités techniques. Le bassin d'Oyonnax, spécialisé dans les peignes en plastique et ruiné au début du siècle par la mode des cheveux courts, en fera sa spécialité pour devenir la deuxième région lunetière française. Les créateurs s'amusent avec les formes et les couleurs pour offrir des lunettes qui quittent progressivement le monde médical pour devenir un accessoire de mode à part entière.
Au niveau des verres, c'est la création, en 1959, du premier verre progressif Varilux par Bernard Maitenaz qui révolutionne la vision des presbytes. Les lunettes des années 70 suivent les exubérances de l'époque avec des formes rondes, toujours plus grandes et aux couleurs vives. Mais le savoir-faire des entreprises françaises doit faire face à la concurrence naissante des Américains, des Italiens et des Asiatiques.
80, 90, 2010…
A partir des années 80, les grands noms de la mode mondiale apposent leur griffe sur des lunettes qui font partie intégrante des collections de haute couture. Chacun peut désormais choisir ses lunettes en fonction du confort souhaité, de sa vue et, bien sûr, de ses goûts. A l'inverse, les années 90 signeront un retour au minimalisme : les montures se font de plus en plus discrètes, avec des branches fines, pour devenir quasiment invisibles. Le design épuré et la technologie deviennent les deux critères de choix primordiaux pour les porteurs de lunettes.
Aujourd'hui, si la France n'est plus le plus gros producteur de lunettes au niveau mondial, les entreprises des bassins de Morez et d'Oyonnax restent reconnues à travers le monde pour leur savoir-faire, la technicité de leurs produits et leurs créations toujours innovantes. La lunetterie italienne tient une place prépondérante dans ce marché très vivant grâce à de nombreux contrats de licence avec les plus grandes marques du monde de la mode et du luxe. La Chine et certains pays émergents comme l'Inde augmentent leurs parts de marché en axant leur production sur des lunettes aux faibles coûts de fabrication, quitte à peu investir dans la recherche et le développement.
Les lunettes font désormais partie de notre quotidien, ayant mis de côté leur aspect médical pour entrer dans le domaine de l'accessoire de mode. Que ce soit pour le travail sur écran, pour lire, conduire ou s'adapter à des sports demandant une activité visuelle particulière, comme la voile ou le golf, les montures et les verres des lunettes repoussent toujours plus loin les limites de l'innovation en offrant des équipements spécifiquement étudiés pour des conditions optimales de vision et de confort. Les hommes, les femmes et les enfants peuvent désormais choisir parmi des milliers de modèles pour trouver l'équipement optique ou solaire qui sera le prolongement naturel de leur personnalité.